Avertissement :
le texte décrit le sentier tel que je l'ai parcouru au début des années 1970. Des choses ont pu changer depuis ! Si vous voulez partir sur mes traces, prenez la précaution de préparer votre randonnée avec les outils d'aujourd'hui (cartes, guides...), c'est plus prudent !
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Depuis le col du Haag, un sentier mène au sommet du Grand Ballon en passant par l'ancienne route et par l'hôtel du Club Vosgien, mais je lui préfère le sentier escarpé qui contourne le flanc sud de la montagne.
Il s'accroche sur la pente nue, traversant des talus d'éboulis, dominant la profonde vallée de la Thur, dont les villages minuscules s'égrènent tout au fond. En arrière, le Storkenkopf se voile de nuages ; la grande crête est frangée de rose. Le paysage est d'une grandeur indicible.
Le vent s'est remis à souffler, aigre et frisquet. Le monument aux Diables Bleus se détache sur le ciel. Toute la région est marquée de faits de guerre, le Grand Ballon ne saurait échapper à la règle. Au moins le sentier que nous suivons maintenant s'appelle-t-il "sentier des trois pays". Puisse-t-il être un signe d'une amitié retrouvée, puisse-t-il le rester à jamais.
Le monument est devant moi, défiant les tempêtes. 1l n'y a plus qu'une toute petite ondulation pour arriver au sommet. De tous côtés, se révèle le monde alentours.
Le vent souffle sans retenue ; on ne se croirait pas au mois de juillet. La végétation s'est arrêtée à distance respectueuse, comme pénétrée de respect. J'ai l'impression de marcher sur des œufs, sur une terre sacrée. Je me sens frissonner, et ce n'est pas de froid.
Me voici arrivé, à 1424 mètres, sur le toit de l'Alsace, au sommet du Grand Ballon.
> Pourquoi y a-t-il des "Ballons" dans les Vosges ?
Dans son majestueux isolement, le Grand Ballon règne sur un cortège de vassaux et sur une phalange de villages qui s'alignent en rangs serrés dans la plaine. Une vue grandiose se révèle. La table d'orientation, ainsi que le rappelle une plaque, fut enlevée et cachée pendant les guerres de ce siècle, et remise en place en 1953.
Devant moi, le Storkenkopf voit passer des lambeaux de nuages, qui viennent lécher le front de la montagne, près du relais hertzien, seule ombre à ce paysage1. Par-delà la Thur, la crête s'étire : on reconnaît le Ballon d'Alsace, les Drumont, les Ventron ; vers le septentrion, les escarpements du Rothenbachkopf, les croupes chauves du Rainkopf et du Kastelberg mènent au Grand Hohneck. Le ciel est chargé de nuages frangés de rouge qui semblent rester sur place en dépit du vent.
Au pied des monts s'étend la plaine d'Alsace, bordée par la Forêt-Noire. Mais la brume emplit le ciel. Vers le midi, un rayon de soleil dessine Belfort vers où plongent les derniers chaînons des Vosges, mais au delà une brume mordorée masque les Alpes.
Une impression exaltante de domination s'empare du spectateur. Domination mais pas écrasement. On n'est plus sur terre, on est dans le ciel. C'est une transfiguration. A nos pieds s'agite le monde des mortels. Le Grand Ballon n'a pas les rochers, les falaises vertigineuses qui font les sortilèges du Hohneck. Lui, il domine, avec assurance mais sans ostentation, monarque débonnaire parce qu'incontestable. Il est le seul dans les Vosges, à se hisser au-delà de 1400 mètres2. Il règne, il promène son regard à l'infini vers les sombres forêts où dort, 500 mètres plus bas, le petit Lac du Ballon et vers les vallons où habitent les hommes. A l'horizon chantent les noms du Brézouard, du Taennchel, du Champ du Feu, du Donon qui dessinent leurs formes rondes dans l'écran de la brume.
Ici tout est grandiose mais rien n'est démesuré. Le souverain se laisse approcher, il accueille l'homme à qui il ouvre son palais et ses merveilles. Le vent souffle, il s'insinue partout, en familier, en habitué, de chaque recoin, de chaque secret.
Le soleil baisse, la clarté diminue. C'est ainsi que le roi congédie en douceur les invités comme moi qui s'incrustent. Il n'est pas jaloux de ses vassaux, il invite à l'aventure : elle ne se termine pas avec lui. "Et parvenu au faîte, il aspire à descendre", disait Corneille3.
Au milieu des quelques broussailles qui s'accrochent à la pente, un sentier invite à un petit détour. Sur un rocher, une petite plaque discrète rappelle le souvenir de Robert Redslob, président du Club Vosgien de 1935 à 1962. Nul autre que le "grand trouvère des Vosges", qui les a passionnément aimées et qui a tant fait pour elles, ne méritait de voir sa mémoire honorée aux portes du ciel. Je m'arrête un instant, ému. Car depuis mon enfance, Robert Redslob est pour moi un modèle et un maître. Il fait partie de ces pionniers qui ont fait de la randonnée un art de vivre et lui ont donné ses lettres de noblesse. Il fait partie de ces amoureux de la montagne qui ont su, avec des accents vibrants et une profonde sincérité, écrire leur amour de notre petit pays et le faire aimer.
Voici maintenant l'Hôtel du Club Vosgien, grande bâtisse sombre, édifiée sur un petit col. Il fait partie du paysage où il s'intègre avec discrétion malgré sa masse. Il n'y a plus personne sur le vaste parking caillouteux. Le paysage est noyé de brume. Seuls émergent le Molkenrain et la Hartmannswillerkopf, avec à ses pieds la nécropole du Vieil-Armand, de sinistre mémoire.
Le sentier, à l'abri des arbres, descend le long de la montagne. Par moments, en se retournant, on aperçoit encore sa masse altière, entre deux rangées d'arbres.
Puis le sentier, très étroit, serpente à travers les myrtilles. Quand la forêt cesse, on passe près d'un remonte-pente, en vue de la ferme du Ballon. Le ciel est maintenant sombre, il devient difficile de se promener dans la forêt. L'auberge nous offrira un abri. Derrière les vitres humides de buée, dans une douce chaleur, j'essaie d'apercevoir ce qui me reste encore à faire de mon parcours.
Mais le Freundstein et le Vieil Armand sont seuls à être encore visibles devant le Molkenrain.
> Une expérience magique au Grand Ballon
1 Ancienne station de téléphérique désaffectée qui ne servait plus que d'antenne, cette construction massive et inélégante était devenue une véritable verrue paysagère. Elle a été depuis démolie, lorsqu'on a construit le radar qui occupe maintenant le sommet. Elagance et nécessité discutables, il contitue certes un belvédère ouvert à toutes les directions, ce dont le Grand Ballon n'avait nul besoin : à verrue, verrue et demi. Maintenant, on le repère de loin : de cela non plus il n'avait pas besoin.
2 En Forêt-Noire, ils sont 3 : Le Feldberg (1493 m) et un acolyte, le Herzogerhorn (1416 m), et le pendant badois du Grand Ballon, le Belchen (1415 m).
3 Dans Cinna


© Bonnet 2005

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