Avertissement :
le texte décrit le sentier tel que je l'ai parcouru au début des années 1970. Des choses ont pu changer depuis ! Si vous voulez partir sur mes traces, prenez la précaution de préparer votre randonnée avec les outils d'aujourd'hui (cartes, guides...), c'est plus prudent !
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Il pleut. Le ciel est sombre et bas. Une vapeur s'élève du sol. Des lambeaux de nuée se donnent la chasse dans la montagne, malgré une apparente absence de vent. De grosses gouttes martèlent le sol.
La ferme du Ballon est pleine de touristes surpris par le mauvais temps et qui ont fait contre mauvaise fortune bon cœur, attablés devant des montagnes de choucroute à défaut de pouvoir gravir les vraies montagnes.
La journée est bien avancée quand, au-dessus du Drumont, apparaît une tache lumineuse, qui s'élargit lentement et frange petit à petit tous les sommets avoisinants. Le temps s'éclaire enfin. Le vent se lève et chasse les derniers nuages. Le ciel est enfin bleu, et dans la pluie qui ne veut pourtant pas cesser, le soleil renaissant déploie un flamboyant arc-en-ciel.
Maintenant la pluie s'arrête aussi, le ciel est lavé, d'un bleu intense. Seuls, à l'horizon, de gros cumulus blancs montent la garde.
Un peu en contrebas de la ferme du Ballon, le sentier se détache de la route, qu'il suivra à peu de distance. Très étroit, entre des orties et les branches des arbustes et des broussailles encore ruisselantes, il se fraye un chemin sous les arbres.
Avec la pluie qui vient de tomber le sentier est couvert de boue ; on dérape à chaque pas, quand on ne s'enfonce pas. A chaque contact, les feuilles déversent leur trop-plein d'eau. Pour tout arranger le sentier est très déversé, la marche n'est pas confortable.
Doucement, les arbres s'espacent, la pente se couvre d'une herbe drue sur laquelle mes chaussures mouillées font un drôle de bruit de ventouse. En face, sur le versant du Sudelkopf, un petit oratoire semble contempler le paysage.
Me revoici à la route des crêtes, au Col du Firstacker, le "champ du faîte". Le Grand Ballon est déjà loin derrière, son sommet pointe avec superbe, mais pas du tout comme un ballon, comme les géographes voudraient le faire croire1. L'ambiance, malgré le soleil, est austère et sévère. On sent planer l'ombre du tragique, des traîtrises du moyen-âge dont le château de Freundstein qui se terre plus bas a été le théâtre aux combats qui ont endeuillé les Vosges et le monde à l'aube du 20ème siècle.
Le sentier reprend, en sous-bois, toujours boueux, pas très loin de la route des crêtes, dont l'agitation me parvient, étouffée par la forêt. Ici il se rapproche de la route au point de passer à côté d'une borne kilométrique. Aurait-il l'intention de devenir une route nationale2 ? Et pourquoi pas ? Dans les Alpes, le GR 5 qui prolonge le rectangle rouge jusqu'à la Méditerranée, relie bien deux tronçons de la N 202, la Route Napoléon. Mieux vaut que la nationale devienne sentier que le contraire.
De nouveau, la forêt cesse sur le carrefour du Col Amic. Les nuages se sont de nouveau rassemblés, sombres et menaçants, au-dessus du Drumont.
En contrebas de la route, le sentier rejoint la forêt, sur un large chemin herbeux. Puis, il la traverse de nouveau, et grimpe, raide, le long de la butte du Freundstein. On longe des rochers, le sentier s'escarpe encore, et arrive enfin au pied du piton rocheux qui porte le plus élevés des châteaux des Vosges, à 948 m d'altitude.
Un pan de mur en pierres fauves de gneiss perché au sommet du rocher, percé d'ouvertures à travers lesquelles on voit le ciel bleu coupé de traînées de nuages, des pierres blanches éboulées, voilà tout ce qui reste du château. L'échelle de fer qui permettait d'accéder à l'intérieur est détruite et pend lamentablement le long du rocher. Il faut l'escalader pour arriver au sommet, où on ne voit plus grand-chose d'autre que l'abri bétonné que la guerre 14-18 a laissé là.
Du haut des murs de ce nid d'aigle, on aperçoit d'un côté le Grand Ballon, à son tour déjà encapuchonné de nuages et de l'autre le, Hartmannswillerkopf.
> Quelques mots sur le Freundstein
A travers les broussailles, parmi les rochers qui sèment la pente, on redescend à la route des crêtes, puis on remonte sur un tertre herbeux, d'où se révèle le château martyrisé, dominé par le Grand Ballon. Le soleil s'est voilé. On se croirait planté devant une lithographie de Rothmuller, un tableau plein de charme et de romantisme, mais aussi de tristesse et de mélancolie, habité par la terrible légende du seigneur, assiégé dans le château avec sa famille et qui, pour éviter que sa fille tombe aux mains des vainqueurs, sauta à cheval avec elle du haut des remparts.
L'ancien chemin qui joignait le Vieil Armand le long de la route des crêtes s'est bouché : il ne me reste maintenant qu'à longer la route où défilent les voitures, d'abord à découvert puis sous les grands arbres. C'est ainsi que j'arrive enfin au col du Silberloch.
Silberloch, le "trou d'argent", doit son nom à une ancienne mine de ce métal précieux3. C'est là que se trouve maintenant le mémorial de la sombre page de la guerre de 1914-1918 qui s'est écrite sur la montagne voisine dans la souffrance et dans le sang.
Le vaste col est occupé par la nécropole. En son milieu, une large allée descend vers la crypte, où un ossuaire abrite les restes de 12 000 soldats français inconnus. Derrière le monument, réalisé en bronze par Bourdelle, s'étend un immense cimetière où l'alignement des croix donne le vertige.
Je suis passé, à pas lents, dans les sentiers qui longent les tranchées taillées dans le roc jusqu'au sommet du Hartmannswillerkopf, que les français prononçaient Armand-Fallières, imitant le nom d'un président de la 3ème république (président jusqu'en 1913, juste avant la guerre), d'où le nom de Vieil-Armand qui lui est resté. On longe des rochers éclatés, dénudés. Presque plus de terre, peu de végétation, des buissons qui s'accrochent au rocher pour gagner la bataille de la vie et recoloniser le sommet meurtri et quelques grands arbres qui ont échappé aux obus.
Au sommet, une immense croix lumineuse rappelle l'horreur des combats. Les images de la Tête des Faux défilent dans ma mémoire. Et ce fut encore bien pire ici.
Le sommet était déjà connu depuis la plus haute antiquité, puisqu'on y avait retrouvé un mur préhistorique, un "mur païen" comme on en trouve un au Frankenbourg. A la fin du 19e siècle, c'était un but de promenades préconisé par Mündel, et le botaniste Kirschleger en recommandait la flore rare. Dérision ! la flore a presque disparu, mais d'autres curiosités botaniques se sont développées : c'est ainsi qu'on trouve maintenant du buis au sommet, alors qu'il ne pousse habituellement pas à cette altitude. A l'époque, la forêt recouvrait le sommet, d'où émergeaient deux pitons rocheux, dont l'Aussichtsfelsen le "rocher du point de vue", qui offrait une belle vue sur la plaine et la région de Belfort. Il faisait l'agrément de la montagne, il fit son malheur. C'est cette vue, toujours dégagée, qui en fit le théâtre d'un carnage : 60 000 victimes, un petit Verdun des Vosges, un symbole de l'horreur de la guerre moderne.
> Déroulement des combats
J'arrive à l'Aussichtsfelsen. Partout, il y a ces restes de tranchées qui balafrent le sommet, ces fortins qui le défigurent. La vue vers la plaine est magnifique... Les barbelés ont transformé certaines zones en forêt vierge. Impossible de s'y engager, et c'est sans doute mieux. C'est un sanctuaire.
En revenant au col, je médite sur ce déchaînement de barbarie. Quelle hécatombe, quel carnage. Des deux côtés, on avait compris l'inutilité de la bataille. On s'est acharné quand même. On a dévasté le sommet, pour rien. On a massacré 60 000 hommes, pour rien ! Comment encore parler de patrie, d'héroïsme ou de gloire ? C'est un scandale !
Et pourquoi les allemands, qui étaient des soldats comme les autres, qui ont fait leur devoir comme les autres, ont-ils été enterrés à Cernay, au loin ? Le patriotisme français serait héroïque, le patriotisme allemand condamnable ? Comme si les français étaient de pures victimes de l'agression et de la barbarie allemande, des héros de la liberté ! Cette guerre a été le résultat de jeux d'alliances et de haines. L'Allemagne l'a perdue ? Comment peut-on parler de gagner ou de perdre quand de part et d'autre il y a eu des millions de morts ? Qui a perdu, qui a gagné ?
Je rends hommage à ceux qui, d'un côté comme de l'autre, sont tombés, ici et ailleurs, pour rien. Je rends hommage à leur courage. Ceux qui s'en sont sortis ont eu bien de la chance. Si leur exemple et leur témoignage pouvaient amener à bannir la guerre, si le Vieil Armand pouvait ne plus jamais recommencer4...
Qui pourrait prétendre être fier du Vieil Armand ?

1 Est-ce pour cette raison qu'on l'a maintenant coiffé d'un radôme sphérique ?
2 Depuis, la route des crêtes est devenue une départementale...
3 Un speaker de l'ORTF l'a un jour appelé "Sibelroc" lors d'un passage du Tour de France.
4 Hélas, ça semble mal parti... Après la seconde guerre mondiale et la naissance de l'ONU, le triomphe de la paix a paru être un objectif raisonnable. Plus le temps passe, plus les guerres s'ajoutent aux guerres et le terrorisme en vogue au début du 21ème siècle semble reléguer le pacifisme au rang d'utopie.

© Bonnet 2005

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