Rossberg
A travers les forêts et les montagnes des Vosges...
Le long du rectangle rouge
Avertissement :
le texte décrit le sentier tel que je l'ai parcouru il y a une trentaine d'années. Des choses ont pu changer depuis ! Si vous voulez partir sur mes traces, prenez la précaution de préparer votre randonnée avec les outils d'aujourd'hui (cartes, guides...), c'est plus prudent !

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Le livre...






Ciel bouché, gros nuages gris qui frôlent la montagne. Le sommet du Rossberg disparaît dans la nuée. C'est mauvais signe. Le temps lourd fait présager l'orage, mais il en faut plus pour me décourager. Un petit coin de ciel bleu, un rayon de soleil sur les maisons de Bourbach, je quitte le col du Hundsruck.
Le sentier Alfred Bucher s'engage sous une magnifique futaie de hêtres. Les troncs s'élancent bien droits, les feuilles rouges de l'automne ont déjà rejoint le sol, qui flamboie sous de brefs éclats de soleil. Derrière de frêles buissons, soutenus de quelques fougères, on voit au loin la vallée de la Thur et le sombre rempart de la crête qui va, dans un élan prodigieux culminer dans les nuées du Grand Ballon.
Des sapins se mêlent aux hêtres, des broussailles envahissent le sous-bois qui doit, à la saison, regorger de myrtilles, de framboises et de mûres. De loin en loin, un sorbier, avec ses petites feuilles claires, vient illuminer le sous-bois. A l'automne, ses baies rouges en grappe seront autant de petites escarbilles. Un paradis pour les distillateurs qui sont maîtres dans l'art de prélever les sucs de la forêt pour en faire des nectars dignes des dieux de l'Olympe mais que je préfère me contenter d'apprécier des yeux.
Le sentier se rapproche de la crête et débouche tout en haut d'un long pâturage, le Haut de Bourbach. Les sapins lui font d'un côté une limite rectiligne, que souligne un petit muret à demi effondré ; des blocs de rochers sont semés sur les ondulations de la pente. Au loin s'étend la plaine, le dernier seuil de l'Alsace, qui s'ouvre sur le passage héroïque de Belfort, et qui mène vers l'antique royaume des Burgondes, qui donna à l'Alsace bien des légendes, ses premiers ducs, et Charles le Téméraire. Plus en avant, les Vosges s'abaissent doucement. Au fond d'une conque bien abritée se niche le village de Bourbach-le-Haut, protégé par le repli de terrain que forme le col du Schirm. Tout au fond s'allonge la vallée de Masevaux que je me propose de rejoindre après être passé au Ballon d'Alsace et où se terminera mon parcours.
Le sentier est devenu caillouteux, il serpente entre des broussailles avant d'entrer sous les sapins. Le soleil perce et donne un peu de couleur au sous-bois sombre et plutôt terne. Les broussailles enserrent des rochers épars. Le sentier ne donne pas l'impression d'être très fréquenté : déversé, glissant, pas très confortable. Je ne cesse de déparer sur les graviers.
Les feuillus ont fait leur apparition, mais à mesure que l'altitude croît, ils font l'inverse : bas, tordus, rabougris, ils créent une ambiance grave et un peu menaçante. Pourtant le soleil est sorti, les nuages se sont dissipés, l'orage ne sera pas pour tout de suite, j'espère. A travers les arbres, une croupe massive se dessine : le sommet du Rossberg.
Le chemin s'élargit et voici la chaume, dans la large dépression qui unit les croupes jumelles du Rossberg et du Tanner Hubel. Et à cet instant, l'orage dont je croyais le spectre éloigné pour de bon, s'annonce de nouveau : de gros nuages gris s'amoncellent sur la croupe chauve du Rossberg et un coup de tonnerre lointain déchire le silence. Je sais pourtant bien qu'en montagne l'orage peut se déclarer vite : aujourd'hui, j'ai peut-être été trop confiant.
Plusieurs chalets occupent le col du Rossberg, à 1100 m d'altitude. Des fermes sont installées à l'abri des vents, au milieu des prairies que paissent les troupeaux. A ma droite, la longue pente herbeuse dorée par le soleil, s'étire jusqu'au faîte du Tanner Hubel, à 1182 m. Des vaches broutent paisiblement, leur silhouette se découpe jusqu'au sommet, sur le ciel encore exempt de nuages.
A gauche, festonné de sapins, se lève, plus raide, le sommet du Rossberg, à 1191 m, qui veille comme un phare sur ce versant de la vallée de la Thur. De ces deux sommets, la vue s'étend au loin, vers la crête du Grand Ballon, la douceur de la vallée de Thann qui s'étire au pied des monts jusqu'au lac de Wildenstein auquel la brume et les versants raides donnent l'allure d'un fjord norvégien. De l'autre côté de la vallée se lève la crête qui s'allonge du Ventron au Ballon d'Alsace et plus loin celle qui borde la vallée de la Doller. C'est là que s'accumulent maintenant de sombres nuages d'où sort parfois la voix menaçante du tonnerre.
Il n'est plus temps d'admirer. L'orage s'approche, il n'y a plus de doute, et sur la chaume c'est dangereux. Il peut procurer des sensations inoubliables, mais peut-être parce qu'on n'a même plus assez de temps pour les oublier. Les randonneurs imprudents foudroyés, ce n'est pas une légende. Les nuages ont déjà envahi la vallée de la Doller, le soleil s'est caché, un coup de vent balaie le sommet. Je pourrais revenir en arrière vers le col, je décide un peu imprudemment d'aller de l'avant : j'ai peut-être encore le temps de rejoindre le Belacker, pour ne pas compromettre mes chances d'être au Ballon d'Alsace ce soir.
Au chalet du ski-club Waldmatt, il n'y a personne. Je traverse une clôture pour longer un vaste pré vers le col du Rossberg. Un troupeau important y est en pleine digestion. Les signes avant-coureurs de l'orage ne semblent pas le troubler, pas plus que mon passage. C'est à peine si une vache a levé la tête, faisant sonner sa cloche. D'autres sonnailles ont répondu, puis le tonnerre a grondé à son tour, encore lointain.
Le sommet et le troupeau sont maintenant derrière. Un petit avion passe à basse altitude sur le col, affolant cette fois-ci le troupeau. Me voici près de la crête, marquée de petits rochers. Des arbres rabougris, couverts de lichens, dessinent une silhouette fantomatique sur le ciel livide. La crête s'allonge, s'abaisse doucement, les rochers sont de plus en pus imposants, ciselés d'un burin aigu.
Quelques gouttes tombent et en quelques instants c'est le déluge. Aussitôt le tonnerre gronde et ses échos se renvoient, interminables, inquiétants, de montagne en montagne. Je ne peux plus revenir en arrière vers le sommet qui est beaucoup plus exposé, il faut que je rejoigne au plus vite l'abri du Belacker, qui ne doit plus être trop loin.
Un rocher plus haut que les autres barre la route ; un autre le suit, révélant une falaise rocheuse qui plonge dans un abîme de nuée. La pluie ruisselle dans la mousse, des arbres se recroquevillent à l'abri des rochers. J'arrive aux légendaires rochers du Vogelstein, qui hérissent l'extrémité du Rossberg comme des dents de scie.
Rapide coup d'œil aux rochers qui de tout temps ont impressionné les montagnards : ils sont cités dès 1567 sous le nom de Vogelsteine ou aussi de Falkensteine, comme si les faucons venaient y installer leurs aires. La pluie n'a pas faibli, il n'y a aucun éclair, mais le tonnerre gronde toujours, lointain mais répercuté par d'infinis échos et de plus en plus fréquent. Je suis enfermé dans une nuée qui me prive de la vue qui doit être magnifique en temps ordinaire, mais qui accentue l'atmosphère magique du site. On ne voit rien d'autre sur le ciel que le rideau des nuages et de la pluie qui efface tout.
Mais je n'ai plus envie de m'attarder. Il me reste bien vingt minutes de descente raide et caillouteuse, rendue glissante par la pluie. Le sentier dévale la pente, mais c'est à peine si je peux voir les arbres, végétation de crête sculptée par le vent, et la chaume luisante, couchée par des rafales de vent qui emportent des paquets de pluie. Pour la première fois, un éclair déchire les nuages, et la pluie redouble encore. Instinctivement, je compte les secondes, puis le tonnerre répond en craquements sinistres que les échos des rochers renvoient longuement. L'orage n'est pas tout près, mais il arrive.
Une vaste dépression se dessine derrière un repli de terrain : la ferme-auberge du Belacker est là. La pluie semble moins insistante, mais la foudre tombe de nouveau dans les montagnes et un coup de vent balaie la chaume. Des randonneurs emmitouflés qui n'ont pas froid aux yeux sortent de la ferme et viennent à ma rencontre pour s'engager sur le sentier des Vogelsteine où gronde maintenant le tonnerre. "Oui, ça se calme, on y va !" me lancent-ils en me voyant arriver ruisselant. Je me contente d'un sourire et d'un signe de la main, mais je les trouve imprudents.
La ferme du Belacker est installée dans un large col abrité, à 980 mètres d'altitude, dominée par l'escarpement du Vogelstein. C'est maintenant un abri bien agréable. La salle de l'auberge est pleine de monde. Presque tous sont, comme moi, des randonneurs surpris par l'orage. L'ambiance est un peu bruyante, mais tout de même sympathique. Il n'y a presque pas de voitures devant la ferme. L'accès est malaisé en voiture : quatre kilomètres de chemin étroit et raviné, depuis Saint Amarin par le Col du Dreimarkstein. D'habitude il en faut plus pour décourager les touristes, mais en général cette espèce animale qui se rattache à l'homme craint la pluie et marche peu. Aujourd'hui, le Belacker n'est pas vraiment son terrain de jeu.
On discute, on patiente, on ronge son frein parce qu'on a encore du chemin à faire... Mais dehors le déluge n'a pas faibli et le tonnerre gronde encore.
Enfin le ciel se dégage vers le Stiftkopf, et depuis la terrasse d'habitude ombragée de la ferme, on aperçoit maintenant la crête du Grand Ballon, encapuchonnée de nuages. Le soleil, doucement, revient. Parfois, un coup de tonnerre lointain parvient encore, amplifié et répercuté par le Vogelstein. La pluie a cessé. Les uns après les autres, les randonneurs reprennent leur sac et leur route. La ferme va retrouver son calme.
Le sentier longe maintenant le versant sud-ouest du Stiftkopf et pénètre de nouveau dans un pré occupé par un troupeau. Mais cette fois-ci, la pente est raide, et les vaches, qui ont pourtant le pied sûr, ont préféré, comble de sans-gêne, s'installer sur le sentier. Il va falloir, à travers les herbes glissantes, les contourner, les dépasser, et voilà qu'elles se mettent à avancer devant moi, comme si j'allais les ramener à l'étable ! Arrêtez, idiotes, ce n'est pas l'heure ! Elles doivent finir par le comprendre et elles se remettent à brouter ; enfin, me revoici sur le sentier, devant elles, à l'orée de la forêt. Tout au fond, sous le soleil déjà généreux, voici les toits des nombreux villages de la vallée de la Doller, encore tout brillants de pluie. Plus loin, de gros cumulus blancs s'entassent sur les crêtes.
La forêt ruisselle, s'égoutte ; chaque contact avec des branches ou des feuilles déclenche la douche. Le soleil joue sur les feuilles mouillées à travers les branches. Toute la forêt étincelle.
Voici un large chemin forestier et c'est le col de Rimbach. Lc sentier revient à 1'ombre, traverse des sapins serrés ; le sol est glissant, chaque contact avec les arbres, humide. Doucement, on s'élève au long du Johannkopf, et les arbres se font petit à petit plus rares ; la futaie s'élève à gauche, encombrée de broussailles. La vue s'ouvre enfin sur la vallée de la Thur, bordée par la crête du Ventron, et en face par la grande crête qui s'étire du Markstein au Molkenrain. Le Grand Ballon, majestueux, voile sa tête dans la nuée. Les villages s'élancent, grimpent à l'assaut des pâturages et des forêts. En arrière émergent Rossberg et Vogelstein. De hautes herbes rosées bordent le sentier, les gousses qui renferment les graines s'ouvrent et laissent échapper de fins duvets qui partent doucement au gré de la brise. Le ciel est redevenu bleu, toute menace semble en avoir disparu pour de bon.
Le sentier grimpe à travers les hautes herbes, embrassant toujours le paysage merveilleux. Goldbach se détache au pied du Grand Ballon, et son nom - ruisseau d'or - fait rêver aux orpailleurs qui cherchaient fortune dans l'écume des torrents à travers le monde. Le Freundstein veille toujours, menaçant, tragique et dérisoire. Le Molkenrain cache les champs de bataille du Vieil Armand, comme on masquerait une indécence. C'est tout le déroulement du sentier qui s'inscrit au loin. Sur l'autre versant, la chaîne du Ventron plonge, abrupte, dans la vallée de Wildenstein, riche de promesses.
Le long du Mittelrainkopf, revoici la forêt. Le sentier serpente antre les broussailles, les rochers, et les trous béants laissés par les souches. Le soleil joue sur les hautes branches des arbres. Rien ne bouge dans la forêt.
Voici maintenant une lande sauvage, jonchée de branches mortes, de rochers, de hautes herbes et de broussailles. Le soleil dore cette étendue inculte et lui donne un air romantique, un décor pour Baudelaire. J'arrive maintenant au Rimbachkopf.
Puis c'est de nouveau la forêt, raide, glissante, inhospitalière. Le sentier se fraie un passage entre les rochers qui affleurent la pente. Sur les rochers, sur les mousses, sur les feuilles mortes, le pied s'assure mal et je dérape à chaque pas. Le sentier déversé est inconfortable, et pour comble, à deux pas du sommet, il le contourne et redescend. Je suis monté pour rien. Maintenant, le long d'un muret de pierres sèches (c'est une façon de parler), le sentier suit exactement la crête, puis il sort de la forêt et la vue s'ouvre sur la rangée de sommets qui va du Drumont au Ballon d'Alsace. A travers ce pré semé de rochers, où les arbres couverts de lichens semblent des spectres décharnés, la descente se poursuit... jusqu'à la prochaine montée.
Des lambeaux de nuages avancent très vite, poussés par le vent violent qui souffle en altitude. Quelques-uns, plus bas, semblent lécher les sommets. La vue s'ouvre vers le Markstein et la vallée de Wildenstein où pointe le piton isolé qui porte la ruine du château. En avant, bien alignés comme à la parade, la Tête des Neuf-Bois et la Tête du Rouge-Gazon suivent le Seehorn, raide, couvert d'éboulis, hérissé de rochers. A son sommet se découpe, aigu comme une hallebarde, la Chaire du Diable, que l'ombre rend encore plus sinistre et menaçante. Les forêts s'estompent dans l'ombre et tout se confond sur les pentes escarpées dans une couleur bleutée, obscure et sauvage.
Au pied de l'escarpement, tout au fond de cette conque mystérieuse que les géologues appelleraient sans poésie un cirque glaciaire, dort le magnifique Lac des Perches.
En quelques pas dans l'herbe humide du pâturage qui couine sous mes pas, j'ai rejoint le col du Sternsee, à 1070 mètres. Ici commence la crête qui m'amènera au Ballon d'Alsace. Une atmosphère de mystère tragique règne en ces lieux que même des cris lointains ne parviennent pas à égayer. Une sourde angoisse envahit insidieusement celui qui contemple le petit lac, miroir d'ombre pathétique où se reflètent les sapins et les rochers abrupts, en haut desquels la Chaire du Diable semble ricaner des larmes humaines.
En haut des monts, le soleil dessine encore sur les cimes des sapins un liseré de lumière, mais toute la pente est gagnée par l'ombre et le petit lac, écrasé sous les rochers, enferme dans ses profondeurs sa terrible légende.

© Bonnet 2005

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