Avertissement :
le texte décrit le sentier tel que je l'ai parcouru il y a une trentaine d'années. Des choses ont pu changer depuis ! Si vous voulez partir sur mes traces, prenez la précaution de préparer votre randonnée avec les outils d'aujourd'hui (cartes, guides...), c'est plus prudent !
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Me voici à la porte de l'altier sanctuaire des sommets, au milieu de la sombre forêt, comme Parsifal levant les yeux vers Montsalvat, comme Moïse au buisson ardent, conscient de fouler une terre sacrée. Le sous-bois, les fourrés, les sapins semblent s'animer, lancer vers le ciel des hymnes sacrés. Ils prononcent des noms à la fois étranges et prestigieux, lieux de prédilection des celtes, qui résonnent encore au passage des légions romaines : le col entre les deux Donon, la Côte de l'Engin, le col de la Charaille...
L'antique route romaine s'ouvre derrière la Bellevue. Rien ne laisserait supposer son origine si elle ne nous était attestée par une tradition deux fois millénaire. A travers une forêt basse, elle mène au col entre les deux Donon.
La forêt s'ouvre sur le dôme impressionnant du Grand Donon.
C'est sa face la plus abrupte, sous son manteau de sapins. On comprend l'attraction et la fascination que pouvait produire cette masse hiératique sur les populations celtes.
Rapidement, sous le regard de la montagne sacrée, en longeant le piton du Petit Donon, on gagne le col. L'histoire résonne à mes oreilles. Elle mêle la psalmodie des processions celtes au pas de fer des légions puis au grondement des charrois. Là se trouvait une pierre-borne, limite de la principauté de Salm, portant l'écu au saumon, emblème de la dynastie ; elle se trouve maintenant au musée aménagé au château de Schirmeck. La principauté de Salm fut le dernier état souverain à être rattaché à la France, en 1793 ; nous sommes ici aux portes de ce tout petit pays dont la capitale était à Senones et qui s'étendait sur les montagnes voisines jusqu'à Raon l'Etape. Et le col entre les deux Donon a perdu avec cette borne le dernier témoin des siècles passés, qui ne vivent plus maintenant que dans l'imagination et qui ont laissé leur place au vrombissement des moteurs.
Car les dieux ont dû abandonner leur refuge, leur montagne. Elle est maintenant quotidiennement prise d'assaut par une foule de touristes bruyants et ignorants.
Au milieu des sapins, des fougères, des mousses, des herbes fines qui semblent un gazon, le sentier grimpe en lacets. La pente, comme toutes celles du Donon, est semée de blocs de rochers, nus ou enrobés de mousse. La montagne est escarpée, les sapins s'accrochent à la pente raide. La géométrie et Pythagore s'allient pour donner des chiffres impressionnants mais à quoi bon !
Entre les herbes et les éboulis de rochers, alors que les arbres se font de plus en plus petits et tordus, le sommet apparaît enfin.
Me voici, les jambes encore tremblantes de l'effort, mais surtout frissonnant à l'évocation de la légende qui l'enveloppe, sur cette grande table de grès rouge dominant tous les environs.
La vue de tous les points du rocher est admirable. En arrière, se lèvent le petit Donon, puis la Grande Côte, qui dresse son cône parfait ; elle touche les croupes jumelles du Noll et du Narion qui cachent à demi la pente du Mutzigfels. Plus loin encore on voit se dessiner le Katzenberg et plus à gauche, à moitié caché par des arbres, le Grossmann se profile derrière le Noll, avec cette dépression connue sous le nom d'Altmatt, où se trouve la source de la Hasel. Derrière le Petit Donon, la Côte de l'Engin est le berceau de la Sarre. Au pied de ces montagnes, s'étend la vallée de la Bruche, avec ses nombreux villages, taches rouges sur la gamme des verts des prairies et des forêts et sur le bleu des montagnes embrumées qui tracent l'horizon.
De l'autre côté de la vallée de la Bruche se dessine le sombre rempart du massif du Champ du Feu, qui règne en monarque débonnaire ; au milieu du vert bleuté des forêts, pointe l'aiguille du Struthof, de sinistre mémoire.
Plus loin, on distingue les montagnes qui couronnent la vallée de la Bruche, avec le magnifique trapèze du Climont, baptisé ainsi - Clivus Mons, le mont tranché - par les romains, comme si ses formes raides étaient l'œuvre de Jupiter lui-même. Les villages du Ban de la Roche apparaissent comme suspendus aux montagnes ; ils chantent des hymnes sacrées pour évoquer le souvenir du pasteur Oberlin qui vint apporter la bonne parole dans ces lieux sauvages.
Tout près, la Chatte Pendue lève son dôme, et tout à côté les montagnes sauvages qui lui font cortège et qui viennent mourir avec les Monts d'Ormont d'où le regard se perd vers la Lorraine.
Le petit temple qui se lève au point culminant est de plus en plus délabré ; depuis longtemps, les collections qu'il abritait ont disparu. La plupart des trouvailles faites ici, d'ailleurs très nombreuses, ont été transportées aux musées de Strasbourg ou d'Epinal où elles ont trouvé un abri plus sûr face aux attaques du vent, du temps, et des vandales. Construit en 1869, il est tout juste centenaire. Son allure de petit temple grec a quelque chose d'un peu surprenant, mais il évoque au moins la religion sylvestre de nos aïeux.
Car la montagne était un centre culturel et cultuel de première importance, sur la route de passage des Vosges ; les populations de la région convergeaient de tous côtés pour gravir ses pentes, enveloppées de nuages, de tonnerre et de mystère. Son nom résonne comme un appel de clairon. Il trouve son origine dans celte Dunum, ce qui signifie montagne fortifiée, mais l'absence de qualificatif1 lui donne un aspect d'absolu : il est la montagne par excellence, l'Olympe de l'Alsace. On y adorait le dieu au maillet - appelé Tarann par les gaulois - identifié à Jupiter : il frappe les cieux de son maillet et fait résonner le tonnerre au milieu des nuées, mais son geste les fend et les dissipe pour laisser paraître le dieu à la roue, Bélen, le dieu du soleil, qui a donné son nom aux Ballons des Vosges. On y vénérait aussi Teutatès, le Mercure gaulois, ainsi que l'antique déesse-mère, et l'énigmatique Dieu des Vosges, vieille énigme, pour les uns Vogesus (qui donne Vogesen en allemand), pour d'autres Vosegus (d'où Vosges en français)...
C'était la montagne des druides, le domaine de la druidesse Velléda chantée par Chateaubriand, des bardes qui chantaient les épopées.
Quand la montagne apparaît enveloppée de nuages, que le ciel est bas, que l'orage gronde, c'est alors vraiment la montagne sacrée, le refuge des dieux. C'est peut-être ainsi que Moïse a vu le Sinaï quand il y est monté à la rencontre de Dieu.
Mais aujourd'hui les nuages sont trop hauts, il y a trop de monde. Et surtout des gens qui ne savent pas où ils sont. Au cours des années, l'enthousiasme des archéologues du 19ème siècle a dû ainsi céder la place à l'inconscience des scientifiques de l'ère du progrès en marche. A quelques pas du sommet, juste derrière les stèles dressées qui font face au rocher, des iconoclastes ont édifié un monument démesuré aux dieux du 20ème siècle, une hideuse tour de retransmission de télévision, qui dépasse de loin le sommet. On ne peut plus le voir sans cette fusée épouvantable qui le dénature. Ici aussi, les anciens dieux sont partis la tête basse, et la poésie est partie avec eux.
Pour comble, à côté de moi, un touriste blasé va jusqu'à dire : "ça ne casse rien." Je sens la colère monter en moi. Bien sûr que "ça ne casse rien" pour ceux qui n'ont pas d'autre référence que les tubes cathodiques ! Pauvres touristes, vous auriez mieux fait de rester chez vous et de regarder télévision, plutôt que de venir souiller ces lieux par votre présence sacrilège ! Car c'est votre faute si maintenant ce magnifique sommet a perdu tant de sa poésie ! C'est à cause de vous que les dieux d'autrefois ont dû le fuir ! Jusqu'au jour où le vieux Tarann reviendra au milieu des éclairs reprendre possession de sa montagne sacrée, en châtiera les impies, et par le feu purificateur, refera du Grand Donon la montagne des dieux...
Alors, seuls les initiés reprendront, comme autrefois, le chemin des temples du Grand Donon...
Je me calme... Inutile de vouloir déchaîner le feu du ciel sur les prophètes du progrès galopant ou de vouloir nier les "bienfaits de la civilisation" ! Dans le monde de la technicité - qui n'est pas sans attraits ni sans avantages - le pauvre Tarann ne retrouvera jamais sa place et personne ne le pleurera. Loin de moi l'idée de vouloir sacrifier aux cultes sylvestres d'autrefois ou de vouloir restaurer les pratiques magiques de nos aïeux (qui semblent d'ailleurs retrouver des adeptes puisque des druides officient de nouveau en Bretagne...) Inutile de vouloir chasser les indifférents, les insensibles, les blasés. Leur désintérêt me blesse, mais il ne ternira jamais ma joie de contempler la légende des siècles au sommet du Grand Donon.

Le chemin rocailleux et sablonneux qui serpente entre les petits sapins et les éboulis mène devant les stèles romaines, trouvées sur place et érigées en demi-cercle, puis devant un rocher à cuvettes, qu'on croit être une pierre de sacrifices.
Le soleil est réapparu de derrière les nuages qui l'avaient voilé un temps. C'est comme si le dieu Bélen ne reconnaissait plus sa montagne et n'osait plus regarder vers son temple... Mais maintenant, réconcilié avec le temps, il dessine d'étranges dessins sur le chemin. Des fougères, des myrtilles poussent entre les rochers.
Puis la forêt s'ouvre, près d'une maisonnette abandonnée. En bas apparaît le Col du Donon, vaste plateau colonisé par les hôtels et les voitures qui en ont définitivement chassé les légions.
Les hôtels rappellent pourtant les noms mythologiques. Mais l'horrible antenne du sommet apparaît encore plus démesurée. Au bord de la route qui descend vers la vallée de la Plaine - ce n'est pas un effet poétique, c'est bien le nom d'une rivière - une colonne présente une statue de Jupiter lançant la foudre. Le dernier témoin d'une époque révolue.
C'est avec une double tristesse que nous quittons le Donon. Tristesse de voir ce lieu splendide ainsi défiguré ; tristesse aussi de le quitter parce que justement, et malgré tout, il est splendide. Pour me consoler, peut-être, il me suit de sa masse superbe.
Malheureusement, il me faut suivre la route pendant quelque temps. Les quelques échappées qu'elle nous offre lui font pardonner sa circulation trop intense. L'église de Grandfontaine apparaît tout au fond de la vallée de Framont, blanche et rose, au milieu des maisons du village qui semblent regarder vers elle. Les sapins eux mêmes se penchent avec émerveillement pour contempler ce spectacle de paix.
En contrebas de la route, un torrent a ouvert sa profonde tranchée. Un sentier partait autrefois du col du Donon pour aboutir ici ; mais il s'est perdu, et pour comble, le petit pont de bois qui franchissait le ruisseau n'a pas résisté aux outrages du temps et peut-être des hommes.
Enfin je quitte la route, alors qu'elle pénètre de nouveau dans la grande forêt. A travers les branches, la vallée de Framont s'étire au milieu des prés comme un serpent. Les romains la connaissaient déjà, pour y avoir découvert des mines de fer, d'où son nom (Ferratus Mons).
De nouveau, les pentes sont semées d'éboulis de toutes tailles, et parfois même d'imposants rochers, que longe le sentier.
Droits et raides, les sapins montent la garde. Le soleil a disparu, le sous-bois est sombre.
Tout près, en contrebas, les maisons de Grandfontaine sont une mosaïque rouge entre les branches.
Parfois des fourrés entravent la marche ; parfois ce sont même des ronces ou des orties, ce qui est plus gênant.
Voici brusquement Wackenbach. Un ruisseau traverse le village, que les caprices des frontières seigneuriales ont coupé en deux : l'autre rive, de langue française, s'appelle Vaquenoux. Devant les maisons, les chiens montent bonne garde et mon passage est salué d'un concert d'aboiements.
Sur le rebord de la montagne, des maisons aux toits rouges apparaissent dans un col. C'est Fréconrupt, qui s'accroche sur ce plateau, au bord de la vallée de Framont.
Des prés, des halliers, puis de nouveau la forêt de sapins, dont le sous-bois est envahi maintenant par des buissons bas.
Du bruit de branches écrasées, de feuilles froissées : à quelques pas devant moi, avec beaucoup de grâce, une biche franchit le sentier ; en deux bonds, elle est à un rocher surplombant ; elle observe, elle hume les odeurs que lui apporte le vent, elle est attentive au moindre bruit. Mais elle a tôt fait de me remarquer, et s'enfuit dans l'épaisseur de la forêt, et sa tache rousse se perd au milieu des feuilles.
Les fourrés se font plus épais, quand brusquement, sans que rien d'autre que quelques bruits de branches cassées le laisse prévoir, une autre biche passe encore plus près ; mais elle m'a vu alors qu'elle traversait le sentier, et s'enfuit encore plus vite, en quelques bonds gracieux.
J'ai du mal à me frayer un chemin à travers les fourrés et les ronces, tant ils sont épais : manifestement, pour atteindre le Donon, les touristes préfèrent la voiture ; parfois des fraises des bois ou des mûres égayent de leurs vives couleurs les buissons ; ailleurs, ce sont des fleurs aux habits chamarrés à rendre jaloux Salomon dans sa gloire qui réservent leur beauté aux hommes, capables de braver la nature pour suivre de tels sentiers !
Et voici de nouveau la route, près d'une carrière de grès, qui ouvre une saignée dans la montagne. Et c'est de nouveau le bruit et le frôlement incessant des voitures.
Déjà les premières maisons de la Broque sont là ; de l'autre côté de la Bruche apparaissent le nouveau belvédère et le château. C'est maintenant un autre monde qui commence.
La ville de La Broque, créée artificiellement en 1633 sous le nom de Vorbruck pour fédérer les nombreux hameaux de la montagne qui dépendent du comté de Salm, est la plus peuplée du canton ; le territoire de la commune s'étend sur la rive gauche de la Bruche de Schirmeck à Grandfontaine ; elle a eu son heure de gloire avec l'implantation de l'industrie du coton, mais elle vit maintenant au ralenti, à l'ombre de Schirmeck.
Je flâne un instant près de la Bruche qui se jette d'un rocher à l'autre en petites cascades frangées d'écume, que le soleil irise. Des gerbes de gouttes d'eau pareilles à des étincelles jaillissent...
Le soleil, tout rouge, se couche sur le Donon. De gros nuages, chargés de pluie, apparaissent sur l'horizon des montagnes proches, sombres et menaçants.
Au-dessus de la ville, sur l'Esplanade du Château, la Vierge veille inlassablement sur la ville assoupie...

1 Le suffixe "dunum"; est fréquent dans des noms d'origine celte : en Alsace, Altitona (=altidunum, le Mont Sainte Odile) signifie Haute Montagne ; dans l'histoire, Uxellodunum fut le dernier point de résistance des gaulois contre les Romains. Et Lyon vient de Lugdunum, la montagne du dieu Lug.

© Bonnet 2004

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