Avertissement :
le texte décrit le sentier tel que je l'ai parcouru au début des années 1970. Des choses ont pu changer depuis ! Si vous voulez partir sur mes traces, prenez la précaution de préparer votre randonnée avec les outils d'aujourd'hui (cartes, guides...), c'est plus prudent !
Accueil
Sommaire
Présentation...
Index
Plan
Itinéraire
Curiosités
Profil
Suite du parcours...
Le livre...






Dans la clairière se trouve une ancienne maison forestière, transformée en refuge par les Amis de la Nature, merveilleusement située dans un écrin de forêts. L'endroit s'appelle Gruckert. Au fond du tableau, au-delà de prés verdoyants, se dessine la plaine d'Alsace. L'Ungersberg domine le tableau de sa masse imposante, légèrement voilé de brume, dans un isolement héroïque, levant son étendard avec superbe face à l'assaut d'une histoire pathétique. Le silence n'est troublé que par le bourdonnement des myriades d'insectes qui voltigent au soleil.
Derrière le refuge, le sentier poursuit son ascension. La vue s'ouvre vers la plaine et le vignoble. Un arbre mort dresse ses branches. A la fois un tableau de paix sereine et une évocation menaçante et grave, mais sous le soleil brillant, l'ambiance est à l'optimisme.
La forêt s'est refermée. Le bruissement des insectes emplit l'air et se répercute partout. Les sapins ne laissent filtrer que quelques rais de lumière qu'on croirait pouvoir saisir au milieu des ténèbres et qui laissent sur le sol de larges marques qui flamboient comme des flammèches. Seraient-ce des braises, des étincelles du rideau de feu qui enfermait la Walkyrie fautive punie par Wotan ? J'imaginerais volontiers le château où elle sommeille dans les brumes et le mystère qui nous attendent. Que n'ai-je le cheval de Siegfried pour bondir par-dessus le brasier et réveiller la Belle au bois dormant des légendes germaniques !
L'enchantement cesse avec la clairière de Hasselbach. Le soleil estompe les fantômes. Des montagnes soulignent l'horizon du couchant. Des souches à demi déterrées sont tout ce qui reste des géants qui régnaient dans la forêt autrefois. Des brandies mortes traînent alentour. Des tas de rondins sagement alignés attendent l'hiver pour partir en chaleur et fumée. Ou pour être oubliés.
Encore la forêt, mais c'est maintenant une haute futaie, claire, où des herbes et des fougères poussent à profusion. Puis une nouvelle clairière, où des herbes folles et des buissons impénétrables éclatent de mille couleurs.
Voici le Col de l'Ungersberg, à 680 m d'altitude, à la porte de l'univers sacré de l'auguste montagne. Une route forestière où ne se comptent pas les ornières a attiré jusqu'ici plusieurs familles qui n'ont peur de rien. Moi, je marche sur des œufs, avec beaucoup d'émotion. C'est la première fois que je foule les sentiers de cette montagne qui m'avait tant impressionné quand j'étais enfant. C'est un monde à part, une sentinelle, un phare au-dessus des flots de la vie.
Je commence l'escalade, le cœur battant, dans une forêt clairsemée où de hautes herbes vertes bruissent sous la caresse du vent. Ce n'est pas un de ces géants que l'alpiniste aborde avec respect et peut-être un peu d'effroi, ni un monde de légende peuplé d'elfes, de sylphides ou de lutins. C'est un de ces lieux où se révèle l'infini et où on retient son souffle pour en saisir la poésie.
Une petite bosse, une verrue sur le versant, offre une échappée vers le Val de Villé. Le vent s'est levé, des nuages menaçants couronnent le Climont. Puis c'est de nouveau la forêt, la futaie de grands sapins, au sous-bois parsemé de rochers, entre lesquels des fougères ou des buissons ajoutent une autre touche de couleur à la palette des ocres, des fauves et des ambres.
Par moments la forêt cesse, pour reprendre un peu plus loin. On voit alors des souches, des tas de bois, des branches éparses, le sable raviné sur le sentier, et au loin, une montagne anonyme.
Les lacets se font plus serrés, plus courts. Les rochers sont plus nombreux, accrochés à la pente qui se redresse. Les arbres sont plus petits et traînent leurs branches au ras du sol, les buissons sont plus épais. Le vent aussi se fait plus violent, sa voix résonne comme un lugubre appel. Les nuages emplissent le ciel qui s'assombrit. Je suis entré dans le monde sacré de mes souvenirs.
Et puis subitement, voici le sommet. Devant moi se lève une petite construction : c'est la tour Edouard Héring, élevée en souvenir du fondateur du Club Vosgien de Barr.
J'ai du mal à réaliser que je suis arrivé au sommet de l'Ungersberg, petit géant de 901 mètres. Mais en regardant autour de moi, quelle déception...
On ne devrait jamais jouer avec ses souvenirs d'enfant. A force de laisser s'envoler mon imagination, j'avais imaginé dans l'Ungersberg une illusion, et je me retrouve ici avec un rêve en miettes, un souvenir en ruines. Le sommet donne l'impression d'une friche encombrée de branches et de taillis. La tour est basse, mais ni les escaliers ni le sommet n'ont de rampe et ma tendance au vertige m'empêche de m'y tenir. Et à quoi bon ? Les arbres sont quand même trop hauts, il n'y a aucune vue.
J'avais imaginé que son isolement en aurait fait un belvédère de premier ordre, mais il n'en est rien. J'étais sur le point de me laisser au découragement quand j'ai observé en contrebas du sommet une exploitation. J'ai gagné la coupe encombrée de troncs lisses et là, la montagne a cherché à se faire pardonner. Le Val de Villé s'ouvre tout en bas, avec l'infinie diversité de ses paysages, champs, bosquets, villages et prairies. Il est bordé par le Dachfirst, où se cache le Bernstein et où l'Ortenbourg émerge comme un menhir. En toile de fond s'alignent le Frankenbourg et la longue crête de l'Altenberg, que surplombe le Haut-Koenigsbourg, puis la Honel dont la croupe débonnaire domine le Val de Villé et qui offre un piédestal au Climont. Le vent souffle par rafales, les nuages couvrent tout le ciel et donnent un éclairage blafard au paysage. Quand la triste voix du vent s'engouffre entre les arbres, on croirait entendre les paysans conjurés qui, dans la nuit du 23 mars 1493, répétèrent leur serment sur un rocher d'alentour et hissèrent pour la première fois en guise de bannière le Bundschuh, le sabot, symbole de leur dure vie. Peut-être, dans les hurlements de la tempête, leur voix se mêlera-t-elle à celle des Hongrois qui ravagèrent tant de fois notre pays et qui laissèrent leur empreinte dans le nom de cette montagne solennelle et abandonnée.
> Retour à l'Ungersberg
Il ne reste plus qu'à redescendre, avec mes rêves avortés. Les lacets se succèdent, mais la montagne n'a plus de couleur. La haute futaie envahie de fougères semble elle-même triste. A pas lents, je rejoins la route forestière, que je suis sans même prendre garde aux voitures, pourtant un peu trop nombreuses. A la lisière de la forêt, à l'ombre de grands sapins, la route est bordée de buissons qui parfois s'écartent pour révéler un pan du paysage.
Voici la Fraîche Fontaine (Kühlenbrunnen), puis la Saline (Salzbrunnen), de petites sources captées. On entend le gargouillis de l'eau malgré les portes épaisses. Petit à petit, mes pas m'éloignent de l'Ungersberg : en arrivant aux Sept Chemins (Siebenwege), j'arrive à l'extrémité de la montagne, devant le large plateau qui mène au Dachfirst. Je ne sais pas s'il y a effectivement sept chemins, mais je commence à relever la tête, en apercevant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, un coin de paysage. L'endroit ne mérite pas son nom de Haies rouges (Rote Hecken), car le soleil en berne lui a ôté toute couleur.1
Dans les prés, le long des pentes, des vaches paissent tranquillement et donnent l'impression de se moquer éperdument de mes états d'âme. Des voitures passent sur la route. Le jour baisse, à l'unisson de mon cœur.
Le sentier traverse une clairière, puis monte au milieu des sapins et des broussailles. Il joue à cache-cache avec la route forestière du Wiedenhart. Près d'une cabane de bûcherons, des troncs sont alignés au bord du chemin, en longs tas. C'est le Trou du Diable, Teufelsloch.
La forêt s'ouvre un instant sur les montagnes qui ferment le Val de Villé. Les nuages se sont dissipés et le soleil couchant tente un sourire. La pente se redresse, j'arrive au pied du Dachfirst, qui se plante comme un coin à l'entrée du Val de Villé. Des rochers jonchent la pente ; parmi eux, un monolithe trapu aux formes burinées par l'érosion porte le nom de Rocher de l'Ane (Eselsfelsen).
Le sentier débouche dans une large clairière, le Schulwaldplatz. Son nom imprononçable avec onze consonnes pour trois voyelles m'amuse. Evoque-t-il une pépinière ou une école forestière qui serait une charmante évocation d'école buissonnière ? Tous les ans s'y tient une fête foraine et lorsqu'il fait beau, c'est un parking fréquenté.
Un regard en arrière : le sombre cône de l'Ungersberg se lève, tel une sentinelle inutile. Le soleil avant de se coucher le gratifie d'un dernier rayon doré.
Toutes les lumières s'éteignent peu à peu. Le vent fraîchit. Les derniers pique-niqueurs replient leurs tables de camping, rangent leur matériel dans leurs voitures et s'en vont. En laissant leurs détritus.
La nuit tombe lentement. Longtemps, on verra encore se découper la silhouette de l'Ungersberg sur le ciel sombre, jusqu'à ce qu'il s'efface à son tour. Il ne restera plus sur le ciel que les cimes des sapins et quelques étoiles entre les nuages.

1 Depuis mon passage, le sentier a été déplacé et descend sur le flanc est de l'Ungersberg ; il rejoint l'ancien parcours aux Sieben Wege.

© Bonnet 2004

>>> Prochaine étape
>>> Haut de la page