Avertissement :
le texte décrit le sentier tel que je l'ai parcouru au début des années 1970. Des choses ont pu changer depuis ! Si vous voulez partir sur mes traces, prenez la précaution de préparer votre randonnée avec les outils d'aujourd'hui (cartes, guides...), c'est plus prudent !
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Depuis que j'ai quitté Wissembourg, j'ai l'impression que jamais la forêt n'avait été si belle. Aux portes de l'automne, il n'y a pas deux feuilles qui aient la même couleur : parmi les vertes obstinées, éclate un arc-en-ciel du jaune au rouge et au brun. La forêt devient peu à peu une savante mosaïque imprévisible et pleine de charme.
Parfois, au hasard d'une trouée, apparaissent derrière nous les châteaux de Ribeauvillé, et le grès rose ajoute un nouveau carreau à la composition.
Après les châtaigniers du chemin Saint Morand, qui rappelle encore le couvent de clunisiens disparu depuis 1759, puis du Herrenpfad, ce sont maintenant des hêtres encore verts qui m'apportent leur ombre.
Voici une clairière, où le sentier se fraye un passage à travers les hautes herbes, puis de hauts sapins, au port solennel. Entre leurs branches, on devine la tour du Bilstein.
Dans un vallon, au pied de la montagne, quelques maisons se sont groupées à l'abri des regards, dans une profonde solitude que ne trouble même pas le chant des oiseaux. Plus loin dorment les ruines du vieux couvent de Sylo. Un pré porte le nom de Saint Nicolas : peut-être nos ancêtres de la préhistoire s'y retrouvaient-ils, face au soleil levant, pour célébrer leur culte.
Le chemin s'élève doucement, s'élargit, puis la forêt s'efface, et sur la montagne qui fait face, se lève le donjon massif du Bilstein. Sur les pentes, des herbes folles sont dorées par le soleil ; quelques rochers s'accrochent ici et là. Des souches à demi déterrées ont l'air de vouloir encore désespérément agripper leurs racines à la terre.
Le sentier rejoint la crête, au col du Seelacker. C'est un vaste plateau marécageux, important carrefour de chemins où se joignent les directions de la plaine, du vignoble, et les hameaux de la forêt.
La route forestière du Seelbourg est ombragée de grands sapins. Parfois, les arbres s'écartent et révèlent les forêts et le vignoble de Riquewihr. Dans ces bois impénétrables se cache la ruine d'un petit château oublié de tous, le Reichenstein.
Nous quittons la route du Seelbourg pour nous engager entre deux rangées de petits sapins, sur un agréable petit chemin gazonné, qui va droit devant lui, monte, descend, pour aboutir dans un large col.
Alors le sentier passe à travers les grands sapins comme à travers une armée rangée pour la bataille ; dans le sous-bois habillé de fougères, le soleil joue et ses dessins se transforment sans cesse. Puis la forêt s'arrête subitement pour faire place à une imposante muraille. C'est le Bilstein.
Il ne reste qu'à contourner le rocher, pour pénétrer dans l'enceinte.
> Quelques mots sur le Bilstein
Les restes sont peu considérables : le rocher porte des courtines qui localisent le logis. Un donjon carré massif, aux pierres à gros bossages, semble dater du 12ème siècle mais avoir été plusieurs fois repris depuis. Il est enchemisé et forme bouclier face à la montagne. L'enceinte présente aussi des bossages mais la basse-cour en pierres non taillées est plus récente. D'autres maçonneries pourraient témoigner d'un agrandissement du 14ème siècle.
En 1217, le château est cité pour la première fois : il appartient aux comtes de Horbourg et sert de refuge au frère du duc de Lorraine qui vient d'assassiner l'évêque de Toul. On ignore si les comtes, qui sont aussi vassaux de l'évêque de Strasbourg, possèdent le château en alleu ou en fief de Lorraine : ils le gardent jusqu'en 1324, date à laquelle ils le vendent au comte de Wurtemberg, leur oncle. En 1388, Strasbourg est en guerre contre les Wurtemberg, mais Mulhouse intervient pour qu'elle épargne Riquewihr, son vignoble et le Bilstein.
En 1424, le château passe à Ferry, bâtard du duc de Lorraine, dont la descendance en adopte le nom. En 1547, l'empereur, en guerre contre les Wurtemberg, échoue devant Bilstein, qui est occupé et ruiné un siècle plus tard, en 1633, par les troupes impériales lors de la guerre de Trente ans.

Au sommet de la tour, le paysage se découvre : les montagnes vertes partout teintées de jaune, d'ocre, de brun et de rouge, les fermes disséminées dans les clairières, des écharpes de nuages qui dansent à l'horizon. Les forêts de sapins sont encore et toujours vertes, d'un vert sombre qui ne s'éclaircira qu'au printemps, lorsque les jeunes pousses couvriront les branches. Le Haut-Ribeaupierre lève son imposant donjon comme un défi, qui évoque la rivalité implacable des Ribeaupierre et des comtes de Horbourg, qui régnaient sur la contrée. Plus loin, le Haut-Koenigsbourg se fond dans la brume, plein d'arrogance et de superbe. Le grand Taennchel dessine sa crête allongée, enveloppée de mystère. Là-haut, sur le Hochfelsen et le Rammelstein, se trouvent des rochers mythiques, qu'habite la légende. Sur le versant, perdus dans la forêt, se cachent les hameaux des Verreries. La vallée du Strengbach étire son profond ravin qui se termine au col du Haut de Ribeauvillé.
De l'autre côté, le Koenigstuhl ferme l'horizon de sa large crête. La ligne des Vosges se profile dans le lointain, et s'étire jusqu'au grand Ballon.
Du Bilstein, à travers la forêt, une descente raide mène à la Baerenhutte, à 684 mètres d'altitude. La maison, une ancienne ferme seigneuriale, nommée dès 1680, occupe le fond d'un petit vallon, au pied du château, et elle évoque les ours qui peuplaient les forêts des Vosges.
Le sentier reste un peu en plus haut que la ferme, puis remonte le long de la pente ravinée, où des troncs et des branches gisent épars.
Revoici la route du Seelbourg, près d'un carrefour, connu sous le nom d'Einzel Tanne, puis après quelques instants, une croix de fer, nommée Floderer Kreuz en souvenir d'un sieur Floderer. Le chemin monte doucement le long du Koenigstuhl. Puis la pente augmente. Il faut se frayer un chemin dans de grandes herbes, puis entre des rochers et des troncs abattus.
Un lacet sur la pente raide au milieu de blocs rocheux ; plus haut, se découpent de gros amas.
Comme les herbes réapparaissent dans le sombre sous-bois, on débouche, entre des rocs de plus en plus gros, au sommet du Koenigstuhl.
Le sommet est couronné par un rocher marqué par un petit évidement qui affecte la forme d'un siège. Placé à 938 mètres d'altitude, c'est vraiment un trône royal, qui vaut son nom à la montagne.
Le soleil baisse, les sapins bas ne laissent pas filtrer la lumière. Le sentier repart sur la large crête vers Aubure, au milieu de rochers aux formes tourmentées.
La crête du Koenigstuhl a la forme d'un triangle, dont l'un des sommets est le rocher en forme de siège. Un autre est nommé roche des Bruyères, près du Kalblin qui évoque un "petit veau" : il offre une belle vue vers Riquewihr, mais il est à l'écart du chemin.
Pour gagner le troisième sommet, on suit un des côtés du triangle, sur un chemin d'exploitation bordé de grands sapins couchés, luisants, sans branches et sans écorce.
Les rochers redeviennent plus larges et plus hauts, et le sentier doit se frayer un étroit passage vers leur sommet, où il accède par une brèche resserrée. Ce rocher est nommé Roche du Tétras, Auerhahnfelsen. Le grand tétras est le coq de bruyère, autrefois très courant dans les Vosges, actuellement bien rare, victime d'une chasse stupide qui le transforme en trophée de cheminée. Parfois, un promeneur a encore la chance d'apercevoir l'un d'eux sur un rocher, mais pas ici. Les aires de nidification sont devenues rares et protégées. Pas d'espoir d'observer ici autre chose que son nom1.
Depuis la roche du Tétras, le sentier descend doucement le long de la crête. En face, par une ouverture entre les sapins, apparaît le soleil couchant, énorme boule rouge, qui va sa cacher derrière le Brézouard. A peine a-t-il disparu, une brise fraîche un peu aigre se lève dans la montagne, et l'obscurité descend vite, invitant à presser le pas.
Tout en haut des pentes, des rochers semblent suspendus aux arbres et narguent de randonneur.
Revoici la route forestière du Seelbourg et de la Floderer Kreuz. Il ne reste qu'à la suivre. Elle traverse la haute futaie, de plus en plus sombre, puis des taillis. Fugitivement, le sommet du Koenigstuhl apparaît en arrière dans l'obscurité naissante.
On sort de la forêt en arrivant aux premières maisons d'Aubure.
Le soleil a complètement disparu., mais il a abandonné quelques rayons dans cette vaste clairière, cernée par d'impénétrables forêts de sapins, pleines de solennité, comme à la parade. Là-haut se trouve le Pavé du Diable, qui évoque des maléfices auxquels on a du mal à croire dans ce havre de paix ; en face, le Taennchel découpe sa masse sombre sur le ciel limpide.
Aubure est le village le plus haut situé d'Alsace, à plus de 800 mètres d'altitude ; il faisait autrefois partie de la seigneurie de Bilstein et de Riquewihr. Un moment, son instituteur pouvait se vanter d'occuper le poste le plus haut placé de l'Académie, que le village de Bellefosse, accroché sur les pentes du Champ du Feu, lui a vivement contesté. L'Académie a estimé qu'il n'était pas vital pour nos enfants de créer une commission afin de les départager.

Actuellement, Aubure a toujours une école, mais c'est surtout une station d'altitude appréciée ; des établissements hospitaliers en ont profité pour s'installer aux alentours.
Je traverse le village déjà endormi. Des rais de lumière ou la lueur bleutée de la télévision filtrent à travers les volets clos. Mais avec l'obscurité, le silence est tombé sur Aubure.
Je suis allé rêver à quelques pas du village, au petit belvédère du col de Fréland : la vallée s'étend, nappée de traînées de brume, les montagnes ont déroulé leur sombre décor. Tout au fond, les lumières de Fréland scintillent ; un peu partout, dans la montagne et les vallées, s'allument de petites étoiles. Et la voûte céleste se pare de son manteau de perles.

1Je n'ai pu en oberver un qu'une seule fois (à vrai dire sans le chercher particulièrement) sur les pentes du Petit Ballon, d'ailleurs à l'écart de ses zones habituelles, sur un vieux chemin d'exploitation abandonné où il ne craignait pas les touristes inconscients.


© Bonnet 2005

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