Avertissement :
le texte décrit le sentier tel que je l'ai parcouru au début des années 1970. Des choses ont pu changer depuis ! Si vous voulez partir sur mes traces, prenez la précaution de préparer votre randonnée avec les outils d'aujourd'hui (cartes, guides...), c'est plus prudent !
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De longs mois, la neige a enseveli les Vosges sous sa chape de silence.
Le mois de juin est revenu, et pourtant, les hêtres n'ont que de toutes petites feuilles d'un joli vert tendre. Il y a même des bourgeons qui n'ont pas encore éclaté. Au loin, sur le rebord du Hohneck, de larges plaques immaculées étincellent encore.
Il fait très chaud au col de la Schlucht, envahi par la foule des grands jours. Je m'engage sur le sentier qui, près de la chapelle, monte le long du rebord de la montagne, vers le Hohneck, le grand maître de ces lieux. Il zigzague entre les hêtres, dont les feuilles sèches couvrent le sol, légèrement glissantes. Le soleil joue entre les branches et fait briller le vert pâle des jeunes pousses.
A quelques pas du sentier, voici rocher de la Source, petit belvédère d'où le regard plonge sur les parois abruptes du Montabey, d'immenses rochers d'un gris très clair, où s'accrochent des sapins. Au milieu de ces pentes raides s'accroche le plus beau chemin des Vosges, le Sentier des Roches.
Je sors de la forêt sur le plateau des Trois Fours. En face, sombre, se dresse le Grand Hohneck dont les flancs sont encore ourlés de neige. Tout au sommet, l'hôtel découpe une silhouette inattendue.
Un peu en contrebas du chemin, voici la ferme des Trois Fours. Des chemins ravinés y conduisent la grande foule, la chaume sert de parking. Au fond, la chaîne du Petit Ballon s'étire, et à ses pieds s'ouvrent les vallées de la Fecht.
De ces métairies, disséminées un peu partout dans les pâturages, dans un isolement qui fut téméraire, viennent les célèbres fromages de Munster qui font la gloire des Vosges. Actuellement, le munster est moins fabriqué dans les fermes, mais ce sont elles qui l'ont vu apparaître, dès le moyen-âge, et aucun gastronome n'échangerait un fromage fermier contre son poids en fromages industriels.
Mais il y a des voitures partout. Je reprends le sentier du sommet, de nouveau en forêt, sous les arbres rabougris, couchés par le vent, inhabituellement calme aujourd'hui.
Revoici la chaume, cette lande qui couvre les crêtes, faite de buissons et de bruyères grillées par la neige et le soleil. Tout près maintenant, le Hohneck lance ses raides escarpements. Quelques rochers sur ma gauche s'étirent en une longue crête. Quand le sentier rejoint le rebord, je surplombe l'imposant cirque du Frankenthal.
Le massif du Hohneck allie la rigueur des formes à l'immensité des paysages, les rochers hérissés et les landes pastorales où éclosent des fleurs alpestres, la puissance d'une symphonie et la délicatesse d'un solo de flûte accompagné en sourdine par l'archet du vent. Le cirque du Frankenthal en est l'image. A la fois empreint de puissance et de gravité si ce n'est de démesure, il a des accents de finesse et d'harmonie.
Je reste muet devant le paysage grandiose et serein, perdu dans la contemplation. A gauche, les rochers et les falaises de la Martinswand, massif de granit aux parois vertigineuses, aux étroites vires aux rebords surplombants, que l'alpiniste aborde avec respect. Au fond du cirque, au pied des rochers infinis, se nichent une ferme et un minuscule étang, entouré d'une tourbière, dernier reste du glacier qui couvrait ces pentes, tout droit sortis d'un livre de conte de fées. A droite, le Hohneck plonge en un versant abrupt de 350 mètres. La neige s'est réfugiée dans les ravins qui labourent sa surface. Elle scintille en plein mois de juin. Tout là-haut, des silhouettes se découpent sur le ciel.
A pas lents, le long du rebord, je gagne le col de Falimont pour y voir une voiture qui descend l'infâme chemin, tellement près du bord qu'on s'attend à l'y voir culbuter.
Voici enfin la dernière montée. C'est comme un pèlerinage. La neige est là, au bord du chemin, à portée de la main.
Enfin, j'arrive à l'hôtel, au point culminant du Grand Hohneck, à 1361 mètres. C'est une dernière marche sur l'escalier monumental qui gravit le faîte des Vosges et mène au Grand Ballon. Le vent s'est levé, une bourrasque soulève un tourbillon de poussière. L'éternel vent du Hohneck ne connaît jamais de répit. Il charrie des trains de nuages. Parfois il les emporte à ras de terre et ils enveloppent la montagne de ténèbres. Alors les rafales hurlent en tempête, plaquent des paquets de pluie et font s'envoler les touristes impressionnés.
Aujourd'hui le vent est sage. Il a dissipé les brumes. La vue est infinie. Toutes les Vosges se révèlent sans limites. Au premier plan, se lève la croupe du Petit Hohneck (Naechste Bühl), hérissée de rochers. De tous côtés, vers l'orient, plongent des pentes abruptes. Tout là-bas, dans les brumes boréales, n'est-ce pas le Donon et son cortège qui se confondent avec le ciel ? Plus près, voici le massif du Champ du Feu, qui s'étire du Climont à l'Ungersberg. Voici les Gazons, le Brézouard et leur escorte qui s'avancent avec un air solennel. A leurs pieds, vers le couchant, s'étend le moutonnement des montagnes qui dominent la Vologne, Gérardmer et La Bresse. Ici, c'est la chaîne du Petit Ballon qui va s'éteindre tout près de Colmar. Au midi, voici toute la grande chaîne des Vosges, qui s'étire comme le faîte d'un toit vers le Grand Ballon. De l'autre côté de l'entaille encaissée tracée par la Thur, s'allonge une autre chaîne qui, par le Ventron et le Drumont, s'élance vers le Ballon d'Alsace, campé comme une imposante tour d'angle. A nos pieds s'ouvrent des vallées encaissées, des cirques insondables, des pentes abruptes échancrées de rochers, des arbres rabougris qui s'accrochent aux versants. La vallée de la Wormsa trace son sillon rectiligne d'auge glaciaire.
Le Hohneck est le réservoir hydrographique de la région. De ses flancs descendent les Meurthe, la Vologne, la Moselotte, la Petite Fecht et la Wormsa. Un peu partout, des verrous glaciaires ont formé des lacs, qui étendent leurs miroirs où scintillent saphirs et lapis-lazuli dans l'écrin des forêts. Longemer s'alanguit dans une vallée tranquille, et les sapins se mirent dans ses eaux. Schiessrothried s'ouvre comme une balafre au milieu des rochers.
Dans un vallon sévère, un ruisseau se répand en cascades au milieu des forêts. Du milieu des chaumes monte le murmure cristallin des clarines. Cette montagne est à la fois un témoignage de vigueur et une image de paix sereine.

© Bonnet 2005

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