Symphonie Vosgienne
A travers les forêts et les montagnes des Vosges...
Symphonie Vosgienne en do majeur
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La Symphonie Vosgienne

1er mouvement : Fleckenstein
2ème mouvement : Wintersberg
3ème mouvement : Donon
4ème mouvement : Sainte Odile
5ème mouvement : Taennchel
6ème mouvement : Des bruyères aux chaumes
7ème mouvement : Grand Ballon


Sixième mouvement (Scherzo pour cloches et orchestre)

Des bruyères aux chaumes

Andantino pastorale

Murmure du basson, lointain. On reconnaît la chanson nostalgique des celtes, qui avait conclu le mouvement précédent. Tout au fond, le Donon et le Schneeberg sont encore là. Mais le vent ne tarde pas à reprendre le dessus. Nous avons pénétré dans son royaume. Sur les crêtes dénudées, il règne sans partage. Il sculpte tout à son idée, il bouleverse les formes de la nature. Les sapins sont transformés en une armée de spectres habillés de longues traînes flottantes. Les arbres sont couchés et dressent une voûte au-dessus du chemin.
Le vent nomme encore le Climont, et on entend une note stridente accompagnée d'un lointain roulement de timbales pour rappeler que les romains l'appelaient Clivus Mons, le Mont Coupé, et qu'il inspirait une terreur sacrée, comme si ses formes raides étaient dues à Jupiter lui même.
Il montre le Champ du Feu, qui règne avec solennité sur la suite de ses vassaux, au bout de laquelle se tient, dans une attitude de défi, l'Ungersberg.
Plus près, il salue encore le Taennchel, où le basson l'interrompt sans se gêner pour revenir à la chanson des celtes mais il ne se laisse pas faire et ne s'attarde pas à ce paysage qu'il connaît bien. C'est l'avenir qui l'intéresse et il s'envole de nouveau à la découverte.
Les tiges des bruyères se balancent doucement à sa caresse. Leur tapis fleuri a couvert la montagne d'un vaste manteau pourpre.
Le vent murmure avec admiration le nom de la Montagne des Bruyères, le Brézouard.
Et il chante ce paysage nouveau qui s'ouvre au-delà des arbres tordus et couchés. Une douce mélodie de flûte monte du vaste pré où règne un hêtre et où niche la ferme du Haïcot. Mais la mélodie a des accents lugubres pour désigner le sombre ravin du Wuesteloch ou la Roche des Fées et tragiques devant la Tête du Violu.
Soudain une marche militaire, ponctuée d'explosions et de roulements de timbale, de coups de grosse caisse et d'appels de caisse claire, vient interrompre l'évocation pastorale. En face du Brézouard, le vent découvre la Tête des Faux.
Il dit l'horreur des combats qui s'y déroulèrent pendant trois ans. La terre en est restée marquée. Le vent lui-même n'a pas pu encore en effacer les traces. C'est un travail lent et patient. Il a apporté des graines et déjà la végétation a poussé et comble les fossés, déjà la pluie a rouillé les rails et les barbelés. Mais c'est encore trop peu. Lentement, le vent poursuit son travail de sape. Un jour, il ne restera plus sur cette montagne meurtrie aucune trace de la folie des hommes. Il n'est pas pressé, il a les siècles pour lui. Mais il sait qu'il aura le dernier mot.
Plus loin encore, le vent a vu les hommes s'entretuer, et la marche militaire s'impose de nouveau avec morgue. Elle parle de gloire, de champs de bataille, des tranchées et des tombes, d'honneur et de patrie. Elle voudrait emmener le vent vers le Linge, le Baerenstall ou le Wettstein.
Mais le vent est excédé. Il a quelques notes brusques, impérieuses, furieuses. On entend encore quelques notes de trompettes et un roulement de timbales lointain, mais les violons leur intiment l'ordre de se taire.
Gloire ! Quelle gloire ! Carnage ! Horreur ! Le vent tourbillonne avec rage. Patrie ! qu'est ce que ça veut dire ? ignoble patrie, qui oblige à tuer ! Il n'a pas de patrie, lui, le vent. Il va où il veut, il est chez lui partout. Mais l'homme, cruel animal, a inventé des patries qui lui donnent des raisons de s'entretuer et des justifications à l'abject.
Le vent lance une longue note indignée qui tourbillonne autour de la croix de la Tête des Faux.
Homme, toi qui gravis ces pentes en poète, tu comprends la plainte du vent. Tu sais ce qu'il veut dire lorsque la tempête hurle dans les sapins, ou lorsqu'il voile le sommet d'une nuée. Tu comprends sa voix et tu vibres avec lui en invoquant la paix. Mais tes semblables n'y prennent pas garde. Ils ne comprennent pas le vent. Et ils se bornent à distribuer les décorations. Alors, sur un dernier souffle rageur, le vent, déçu, s'éloigne en une note enfin apaisée.
Et voici que du fond de l'horizon, une lointaine chanson s'envole sur les ailes du vent, portée par les violons en sourdine.
Là-bas, sur la crête chauve du Kahlerwasen, le soleil joue dans les hauts pâturages. Des troupeaux paissent sur les pentes où seuls poussent des rochers et des hêtres rabougris.
Le vent a calmé l'orchestre. Il n'entend plus que le concert de sonnailles du troupeau. Parfois s'y mêle le tintement cristallin d'une fontaine qui coule dans un tronc évidé au son d'une harpe et d'un célesta ou le bourdonnement des mouches autour des vaches débonnaires, soutenu par les violoncelles.
D'un coup d'aile, le vent a gagné l'altier sommet du Petit Ballon. Son souffle est à peine modulé, balayant doucement la large croupe. De partout, il apporte autour de la statue de la Vierge les tintements des clarines.
Il contemple la grande crête, qui s'étire paresseusement à l'horizon, jusqu'aux bruyères éclatantes du Brézouard, et au dôme tragique de la Tête des Faux. Il contemple les falaises qui plongent vertigineusement sur des lacs rêveurs.
Il aperçoit les grands princes des Vosges, debout au pied du trône ou règne le monarque, la tête cachée dans le ciel et la nuée. Mais il est vite saisi d'impatience, et le violon couvre petit à petit la chanson des cloches. Le vent est un voyageur sans repos. A peine est-il arrivé qu'il doit repartir. Il n'est jamais lassé de découvrir.
Il chante les Gazons, les rochers qui dominent le Lac Blanc, le calme miroir du Lac du Forlet. Il évoque l'usine du Lac Noir, et chante quelques accords lugubres en souvenir de la catastrophe qui endeuilla ses rives.
Quelques notes douces et tendres évoquent la légende de Hans, le pauvre bûcheron qui attendit toute sa vie sa bien-aimée volage et retrouva sa jeunesse quand elle revint, malgré les efforts du diable. Mais il nous dit aussi qu'un château se trouvait autrefois sur le rocher escarpé qui nargue le lac ; un seigneur qui avait festoyé un jour de Toussaint le paya de sa vie : lui, les siens et son château s'engloutirent dans le lac. Timbales, grosse caisse et cymbale marquent le tragique effondrement.
Voici que le vent entame une ample mélodie. Devant lui, la montagne s'ouvre à perte de vue. Les chaumes s'étendent sur les sommets, où l'étendue est parfois coupée par un hêtre tordu ou par une armée de sapins ramassés sur eux-mêmes.
Alors, des bords des lacs revient la chanson des troupeaux. Les cloches vibrent avec entrain et rythment la marche des animaux en route pour le sommet. Au pied des pentes, rêve une ferme auberge. Dans le vaste pré qui va de l'étable à la falaise, quelques vaches ruminent paisiblement au son de leurs cloches.
Un filet de fumée sort de la cheminée. Le vent descend, le fait tournoyer un instant, puis remonte dans une longue note amusée.
Un sifflet retentit dans l'air. Les clarines s'arrêtent un instant. Puis elles reprennent, rythmant le lent mouvement des bêtes.
Devant la porte de la ferme, sèchent des fromages. Le vent, avec un sourire, explique qu'ils resteront ici pendant l'hiver pour s'affiner, alors que le troupeau et les fermiers seront redescendus vers les brumes de la vallée. Dans l'immense silence de l'hiver, alors que seul le vent ose s'aventurer dans les solitudes glacées, commence l'intense travail que nul ne soupçonne : les nains viennent du Kerbholz, où ils se cachent l'été à l'abri des rochers inaccessibles des Spitzkoepfe, et se mettent à surveiller la pâte qui fermente. Quand le fermier revient avec l'été, les munsters sont prêts, sans que nul n'ait rien vu.
Le vent sourit avec un air narquois et esquisse une note de blizzard. Puis il éclate de rire. Comment ? Des esprits forts pourraient douter de l'existence des nains du Kerbholz ? Pourtant, qui le saurait, sinon lui, qui souffle devant la porte de la ferme quand il est chargé de glaçons... Il faut bien le croire sans discuter. Le sceptique qui voudrait voir les nains et qui bravera le souffle glacial ira pour rien. Aucun homme ne peut les voir.
Les bêtes, une à une, descendent à l'étable. Le son des cloches s'éteint peu à peu, et le vent se retrouve seul face à l'immensité sans borne.
Il voit encore la falaise vertigineuse du Tanet, le calme miroir d'émeraude du lac Vert, et au loin, les derniers sursauts de la montagne.
A perte de vue, partout, il n'y a que la montagne. C'est à peine si on devine la plaine d'Alsace. On ne voit rien d'autre que bornes, pyramides, dômes ou cônes, forêts sombres et vallées profondes, horizon brumeux d'une irréelle promesse.
Voici que se rapproche le dôme du Hohneck. Ses flancs ravinés accrochent de larges traînées de neige. Sa tête chauve accroche les nuages, et dans un dernier effort, le vent, qui fait vibrer ses violons dans une mélodie hachée et tendue, se hisse au sommet qu'il balaie d'un grand souffle.
Enfin, les violons peuvent donner toute leur mesure, sans contrainte, sans retenue. Ici, le vent est le maître. Il sait défier les hommes. C'est à peine si, tout au loin, montant péniblement des chaumes voisins, on entend encore des sonnailles de troupeau.
Le vent est roi, c'est à lui que la montagne doit sa noblesse. Il évoque l'âge lointain où des glaciers couvraient les pentes ravinées. Il montre avec fierté les traces qu'ils ont laissées : les rochers aigus de la Martinswand et des Spitzkoepfe, le cirque vertigineux et la tourbière du Frankenthal, le calme miroir du Schiessrothried qui reflète les sapins, et la profonde conque à l'abri des rochers où dort le magnifique Fischboedle.
Portant son regard au loin, il voit se détacher le dernier promontoire des Vosges.
Les violons continuent leur harcèlement. Ils ne se calmeront plus. Ils ne le peuvent pas. Rien ne les contient plus que l'infini. Ils jouent ainsi depuis la première aube du premier matin.
C'est un merveilleux sentiment de plénitude qui envahit le poète lorsque le soir tombe et que l'ombre envahit le large sommet, lorsque les nuages font et défont leur trame au ras des rochers, lorsque les lumières s'allument au loin, sur la terre comme dans la voûte céleste, lorsque souffle en tempête l'éternel vent du Hohneck.
Et la mélodie s'achève sur un immense point d'orgue.

© Bonnet 2005

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