Le sentier des Roches
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A travers les forêts et les montagnes des Vosges... Sur d'autres sentiers pour d'autres balades |
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Avertissement : le texte décrit le sentier tel que je l'ai parcouru il y a plusieurs années. Des choses ont pu changer depuis ! Si vous voulez partir sur mes traces, prenez la précaution de préparer votre randonnée avec les outils d'aujourd'hui (cartes, guides...), c'est plus prudent !
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![]() Le sentier des roches n'est pas un sentier comme les autres. Non qu'il soit exagérément difficile ou sportif, mais parce que c'est un symbole. A la fois de ténacité et d'obstination de la part de son créateur, Strohmeyer, qui l'a taillé dans les roches du Montabey et des Trois Fours à au début du 20ème siècle (il était responsable des Eaux et Forêts dans la région et président du Club Vosgien, ce n'est pas forcément lui qui a manipulé les outils) - sans parler de tous ses successeurs du Club Vosgien qui en assurent le difficile entretien depuis - mais aussi démenti des livres de géographie et des conceptions fantaisistes et folkloriques qui règnent dans l'inconscient collectif des français et selon lesquelles les Vosges sont de petites montagnes, à peine des collines, qu'on appelle des Ballons à cause de leurs formes arrondies. J'ai découvert ce sentier remarquable au début des années 1970 ; dans les 15 ans qui ont suivi, je l'ai parcouru de nombreuses fois, non sans émotion, seul, avec mon épouse Agnès... Depuis, la maladie me l'interdit : une association de la vallée de Munster propose des randonnées aux handicapés sur de petits véhicules à une roue conduits par deux personnes : sur ce sentier, ça doit être sportif pour les conducteurs et angoissant pour le passager... Aujourd'hui, dérogeant aux consignes de sécurité que je répète dans ce site, je suis parti seul. Nous sommes en plein été, il fait chaud et un voile de nuages fins masque le soleil. Me voici au Col de la Schlucht. Le panneau annonçant les dangers du sentier ne décourage pas les imprudents. On s'y engage en claquettes comme sur une vulgaire route forestière. En m'observant depuis, je constate que je suis aussi mal chaussé : je ne me sépare jamais de mes baskets, c'est peu pour ce sentier. Je ne suis devenu adepte des chaussures de marche que beaucoup plus tard, après qu'un pas mal assuré dans les rochers du Gazon du Faing m'ait provoqué une belle entorse qui ne s'est jamais bien remise. Impraticable en hiver : pas étonnant ! Et pourtant des incrédules veulent vérifier chaque année. Il est même arrivé, dit-on, que certains de ces imprudents - inconscients ! - ont survécu. Ce panneau a quelque chose de surréaliste. C'est comme si on entrait dans un autre monde. J'ai descendu lentement les marches, au bord de la route, et me voilà dans l'univers des roches. Pas bien méchant dans les premiers pas, mais la pente devient de plus en plus raide : à ma gauche, ça dégringole à travers les arbres qui masquent le fond. Je n'aime pas trop regarder. Une vieille tendance au vertige me fait un pied peu sûr face au vide. Je pense à Frison-Roche, à "Premier de Cordée", à mes lectures de jeunesse. Ne pas se laisser impressionner. Et j'avance. Maintenant, je longe les roches du Montabey, plein d'admiration pour les créateurs de ce sentier dément. Ça monte, ça descend, ça tourne, quelques marches ici, une main courante, des poignées, Parfois les arbres eux-mêmes ne peuvent plus s'accrocher, une échappée s'ouvre sur la plaine. Ici, un petit pont de bois franchit une faille du rocher, là le sentier traverse un petit tunnel. Impossible à décrire, il faut le voir pour le croire, s'emplir les yeux et le coeur de la poésie des rochers. Parfois, il faut enjamber un tronc à moitié pourri qu'on n'a pas pu enlever, coincé, entre deux rochers. Je souffle, je sue, mais quel bonheur ! Et puis brusquement c'est déjà terminé. La pente s'adoucit, les arbres sont plus nombreux, le sentier descend en pente douce. Les rochers du Krappenfels se sont éloignés vers la droite. Tout éberlué, je reprends mon équilibre sur ce sentier qui devient de plus en plus ordinaire. Mon souffle se régularise. J'ai l'impression de revenir sur terre. Le sentier descend doucement pour rejoindre un chemin forestier : j'ai bien rejoint la civilisation. Mais l'aventure n'est pas terminée. Les arbres s'écartent, le chemin débouche dans un cirque encaissé, bordé par des pentes raides hérissées de rochers abrupts. C'est le Frankenthal, un monde à part, taillé par un glacier sur les flancs du Hohneck. Une toute petite ferme, hélas abandonnée depuis longtemps, attend le promeneur fatigué. Un petit banc de bois sous l'auvent du toit invite s'arrêter pour contempler les pentes escarpées et les rochers surplombants. Voici la Martinswand et ses interminables falaises à escalade, que l'alpiniste même chevronné aborde avec respect. Voici le couloir du Falimont, où un sentier alpin grimpe vers le Hohneck. Tout en haut des pentes subsistent encore les restes de neige sale de quelques névés. J'ai fait quelques pas vers le fond du cirque. Je marche sur des ufs. C'est un milieu fragile, où l'homme est un intrus, maladroit avec ses gros sabots, un monde qu'il faut approcher avec respect. Un petit lac occupe le creux laissé par les glaciers. Des sphaignes l'étouffent et la tourbe le comble lentement. Plus loin, parmi les herbes folles qui décorent les rochers, j'ai vu une abeille butiner une petite orchidée. Ce vallon protégé est le terrain de la flore alpestre qui y trouve des conditions idéales. J'ai repris le chemin. Un sentier rocailleux, accidenté, rude, qui monte à travers les arbustes. La chaleur est accablante, ça grimpe, je souffle, mon cur bat dans ma poitrine, les cailloux roulent sous les pas. A deux pas, une petite excavation porte le nom de Grotte Dagobert. Qu'est-ce que ce pauvre roi mal culotté est venu faire ici ? On dit que le cirque doit son nom à des Francs qui auraient déferlé par ici. Ça prouve qu'ils ne manquaient ni d'originalité ni de courage. Les arbres ont fait place à la chaume, la pente s'adoucit, un coup de vent me surprend : j'arrive au col du Schaeferthal. La métairie semble elle aussi déserte, blottie entre l'imposant dôme du Grand Hohneck et sa réplique miniature du Petit Hohneck. A travers la chaume terriblement dégradée par les passages anarchiques des touristes, il reste à gravir le sommet raide. Enfin, me voici au sommet du Grand Hohneck, hors d'haleine. Le vent me salue, frais et agréable, l'éternel vent du Hohneck. Le sommet est entièrement pelé, si les touristes pouvaient, ils feraient le tour de la table d'orientation en voiture. Ils n'ont laissé que le sable et des pierres de granit, dévastateurs comme Attila. Depuis ce jour, l'accès a été réglementé pour les voitures (mais maintenu, heureusement pour les handicapés), de timides essais ont été faits pour fixer des sentiers, mais il y a beaucoup à faire. Depuis le sommet, j'observe le magnifique panorama que propose l'altière montagne, mais la vue est limitée au Grand Ballon. Rien ne perce le ciel laiteux et triste. Au pied de la montagne sommeille le miroir bleu du Schiessrothried. De l'autre côté, au-delà des forêts, s'alanguit le Lac de Longemer. Vers le nord, la vue plonge vers le Frankenthal dont elle n'atteint pas le fond. De l'autre côté du cirque, les rochers de la Martinswand se dressent avec arrogance. Le vent décourage les touristes, c'est un va-et-vient continuel et désagréable. J'ai repris le sentier qui descend au milieu des hautes herbes. Il passe au Col de Falimont, au rebord du cirque de Frankenthal. J'ai deviné les restes de la gare terminale du train à crémaillère qui naguère montait de Gérardmer. Par moments, au long de mon sentier vers la Schlucht, je croise la plate-forme de la voie, où j'ai encore vu un signal tordu et rouillé indiquant le croisement avec une voie ferrée. Quel dommage que ces nombreux trains de montagne des Vosges aient disparu. Le sentier a rejoint une forêt basse de hêtres d'altitude tout tordus, mêlés de quelques sapins. Les feuilles mortes forment un épais tapis fauve sous mes pas. Après les cailloux, c'est agréable, mais des racines coupent le sentier et rendent parfois la marche inconfortable. A quelques pas, la ferme des Trois Fours et ses pâturages où les clarines tintent dans l'air chaud dominent les escarpements du Sentier des Roches, sous le regard débonnaire du Hohneck. Le chemin monte le long du Montabey, puis dégringole à travers la hêtraie. Voici le rocher de la Source, où il domine les premiers escarpements du Sentier des Roches : la vue plonge dans le gouffre sans fond. On aimerait y distinguer le passage du sentier du rêve... Voici, à la lisière de la forêt, le Col de la Schlucht, petite agglomération de montagne : hôtels, parkings, voitures, bruit. Ça donne envie de repartir en arrière... © Bonnet 2004 |